
Une Pluie sans fin
2017
•
Mystery / Thriller
•
2h
Serge Boucon rated 9/10
« Une pluie sans fin » : meurtres dans une usine à cauchemars Par Jean-François Rauger - Le Monde Le titre français annonce très justement la couleur, météorologique disons, du premier long-métrage du cinéaste chinois Dong Yue. La pluie y est, en effet, un élément constant. Diluvienne, tenace, opaque, elle installe, dès le début du récit, et durant presque deux heures, une lumière grise, une atmosphère sinistre, un paysage réduit, dénué d’horizon. Elle enferme à ciel ouvert les humains qui s’agitent au cœur d’un univers dévasté ou en passe de l’être. Ce paysage, c’est celui qui entoure une gigantesque usine d’Etat dans la province du Hunan à la fin des années 1990, illustration de l’industrialisation à marche forcée à laquelle fut soumise la Chine maoïste dans les années 1950 et 1960. Ce théâtre est d’abord, ici, celui d’un récit policier. Le cadavre d’une jeune fille, violée et mutilée, vient d’être découvert aux abords d’un immense complexe industriel. Un tueur en série sévit depuis plusieurs mois. Yu Guowei, le responsable de la sécurité de l’usine, se met en tête de retrouver le meurtrier et s’attache à suivre plusieurs suspects, jusqu’à l’obsession, jusqu’à perdre de vue tout sens commun, jusqu’à l’erreur fatidique. Oppression et exploitation Le héros du film est un Don Quichotte moderne qui voit peut-être dans son obstination dérisoire à courir les chimères une manière de survivre à la vie mutilée, du moins de composer avec celle-ci, que lui impose un système implacable. Un tel récit évoque bien sûr d’autres films (on pense à l’indépassable Memories of Murder du Coréen Bong Joon-ho, 2003) dans sa manière de dévoiler une histoire collective et sociale derrière le parcours d’un individu et le suspense d’une enquête policière, évidemment. Car Une pluie sans fin dépasse le simple récit criminel en utilisant celui-ci de façon allégorique. Le projet du policier amateur se perd donc, s’épuise et se délabre, à l’image même d’un lieu condamné à la disparition. Car ce que va capter la caméra de Dong Yue, c’est la lente décomposition d’une société construite sur des rituels monumentaux et totalitaires (les cérémonies de l’usine dans le cadre desquelles se voient décorer, par le Parti, l’ouvrier et l’employé du mois), rituels destinés à habiller cyniquement l’oppression et l’exploitation. Un sentiment de piétinement infini vécu par des individus condamnés à vivre, sans jamais pouvoir dépasser leur condition Ce qui se joue sous les yeux du spectateur est la représentation du remplacement d’une violence politique et économique non pas par une possibilité d’émancipation mais par une autre violence, politique et économique. S’impose ainsi le sourd sentiment d’un piétinement infini vécu par des individus, dont certains rêvent de s’installer à Hongkong (sa rétrocession à la Chine continentale vient d’avoir lieu), condamnés à vivre, sans jamais pouvoir dépasser leur condition, l’atroce eschatologie d’un maoïsme ravalé par les nouvelles prescriptionsdunéocapitalisme. Un gag récurrent, celui d’une voiture en panne, embourbée dans la gadoue, refusant de transporter les personnages, y apparaît, jusqu’au dernier plan, comme l’allégorie de la fatalité à laquelle sont condamnés les individus. Une pluie sans fin rejoint ainsi une certaine manière dans le cinéma chinois contemporain d’utiliser le fait divers comme révélateur des mutations historiques du pays (Black Coal, de Diao Yi Nan, People Mountain People Sea, de Cai Shangjun, A Touch of Sin et Les Eternels, de Jia Zhangke). Mais la critique sociale devient ici un voyage quasi métaphysique. La pluie continuelle, l’écrasant et inhumain décor que sa terrible beauté rend irréel, tirent le film vers une sorte de fantastique halluciné. Le monde concret est un monde cauchemardesque, un vortex aspirant les personnages pour les transformer en stalkers errant aux portes d’un enfer sans issue. Une pluie sans fin est un trip tout à la fois fascinant et désespéré, sentiments que l’ampleur et la précision de la mise en scène accentuent avec force et talent.
Community Reviews
Public Opinion
6 reviews
8.0/10
3.4/5
Press3.2/5
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Synopsis
Yu, a self-assured factory guard, fancies himself a detective and begins poking his nose into a murder investigation.
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2 reviews« Une pluie sans fin » : meurtres dans une usine à cauchemars Par Jean-François Rauger - Le Monde Le titre français annonce très justement la couleur, météorologique disons, du premier long-métrage du cinéaste chinois Dong Yue. La pluie y est, en effet, un élément constant. Diluvienne, tenace, opaque, elle installe, dès le début du récit, et durant presque deux heures, une lumière grise, une atmosphère sinistre, un paysage réduit, dénué d’horizon. Elle enferme à ciel ouvert les humains qui s’agitent au cœur d’un univers dévasté ou en passe de l’être. Ce paysage, c’est celui qui entoure une gigantesque usine d’Etat dans la province du Hunan à la fin des années 1990, illustration de l’industrialisation à marche forcée à laquelle fut soumise la Chine maoïste dans les années 1950 et 1960. Ce théâtre est d’abord, ici, celui d’un récit policier. Le cadavre d’une jeune fille, violée et mutilée, vient d’être découvert aux abords d’un immense complexe industriel. Un tueur en série sévit depuis plusieurs mois. Yu Guowei, le responsable de la sécurité de l’usine, se met en tête de retrouver le meurtrier et s’attache à suivre plusieurs suspects, jusqu’à l’obsession, jusqu’à perdre de vue tout sens commun, jusqu’à l’erreur fatidique. Oppression et exploitation Le héros du film est un Don Quichotte moderne qui voit peut-être dans son obstination dérisoire à courir les chimères une manière de survivre à la vie mutilée, du moins de composer avec celle-ci, que lui impose un système implacable. Un tel récit évoque bien sûr d’autres films (on pense à l’indépassable Memories of Murder du Coréen Bong Joon-ho, 2003) dans sa manière de dévoiler une histoire collective et sociale derrière le parcours d’un individu et le suspense d’une enquête policière, évidemment. Car Une pluie sans fin dépasse le simple récit criminel en utilisant celui-ci de façon allégorique. Le projet du policier amateur se perd donc, s’épuise et se délabre, à l’image même d’un lieu condamné à la disparition. Car ce que va capter la caméra de Dong Yue, c’est la lente décomposition d’une société construite sur des rituels monumentaux et totalitaires (les cérémonies de l’usine dans le cadre desquelles se voient décorer, par le Parti, l’ouvrier et l’employé du mois), rituels destinés à habiller cyniquement l’oppression et l’exploitation. Un sentiment de piétinement infini vécu par des individus condamnés à vivre, sans jamais pouvoir dépasser leur condition Ce qui se joue sous les yeux du spectateur est la représentation du remplacement d’une violence politique et économique non pas par une possibilité d’émancipation mais par une autre violence, politique et économique. S’impose ainsi le sourd sentiment d’un piétinement infini vécu par des individus, dont certains rêvent de s’installer à Hongkong (sa rétrocession à la Chine continentale vient d’avoir lieu), condamnés à vivre, sans jamais pouvoir dépasser leur condition, l’atroce eschatologie d’un maoïsme ravalé par les nouvelles prescriptionsdunéocapitalisme. Un gag récurrent, celui d’une voiture en panne, embourbée dans la gadoue, refusant de transporter les personnages, y apparaît, jusqu’au dernier plan, comme l’allégorie de la fatalité à laquelle sont condamnés les individus. Une pluie sans fin rejoint ainsi une certaine manière dans le cinéma chinois contemporain d’utiliser le fait divers comme révélateur des mutations historiques du pays (Black Coal, de Diao Yi Nan, People Mountain People Sea, de Cai Shangjun, A Touch of Sin et Les Eternels, de Jia Zhangke). Mais la critique sociale devient ici un voyage quasi métaphysique. La pluie continuelle, l’écrasant et inhumain décor que sa terrible beauté rend irréel, tirent le film vers une sorte de fantastique halluciné. Le monde concret est un monde cauchemardesque, un vortex aspirant les personnages pour les transformer en stalkers errant aux portes d’un enfer sans issue. Une pluie sans fin est un trip tout à la fois fascinant et désespéré, sentiments que l’ampleur et la précision de la mise en scène accentuent avec force et talent.
Film sombre et humide, une pluie sans fin se savoure dans sa lenteur et sa noirceur avec son faux air de memories of a murder. Du bon film noir.